INTERNATIONAL POETRY FESTIVAL „ORPHEUS“

PLOVDIV 2018

Nicole Barrière

Orphée, une figure de l’exil dans la littérature contemporaine?

Il existe plusieurs versions du mythe. Cependant, avec des variantes, des éléments demeurent. Orphée, fils du roi Œagre et de la muse Calliope, reçut des mains d’Apollon, qui lui enseigna la magie des mots et de la poésie, une lyre à sept cordes auxquelles il en ajouta deux, atteignant ainsi le nombre des Muses.

Les neuf cordes correspondent aux neuf Muses et symbolisent ainsi l’aspect totalisant souvent associé à Orphée.

En chantant accompagné de sa lyre, Orphée charmait autant les dieux, les mortels que les animaux.

C’est par l’union de son chant et de sa musique qu’il sauva les Argonautes du chant envoûtant des sirènes. Orphée symbolise, par conséquent, le pouvoir d’émotion et de séduction véhiculé par la musique.

À ce premier volet du mythe, qui voit en Orphée un maître de la parole chantée, se superpose un second volet, sans doute davantage célèbre que l’autre, une histoire d’amour ou de séduction.

Orphée est le jeune époux d’Eurydice. Cependant, lors de leur lune de miel, Aristée poursuit Eurydice de ses assiduités. En cherchant à lui échapper, la jeune femme est blessée par un serpent. Elle meurt. Orphée descend la rejoindre au royaume des morts pour tenter de l’arracher aux Enfers.

Sa voix séduit les puissances infernales qui lui rendent Eurydice à la condition de ne pas se retourner pour la regarder avant d’avoir atteint la sortie des Enfers.

Orphée, incapable de respecter cette interdiction, perd définitivement Eurydice qu’il a voulu regarder.

Eurydice meurt donc une seconde et dernière fois. Accablé et inconsolable, Orphée se retire pour vivre avec les animaux que son chant attire. Les Ménades se jettent sur lui, le déchirent et le mettent en pièces parce qu’il dédaigna l’amour des femmes de Thrace.

Une autre version affirme qu’il meurt foudroyé par Zeus pour avoir initié les hommes aux mystères divins.

 

Je voudrais vous proposer ce que m’inspire le mythe par rapport à notre histoire présente, qui concerne les situations d’exil des «réfugiés» qui arrivent sur les rives européennes, rives grecques, siciliennes ou espagnoles.

Des jeunes gens, de Syrie, d’Afghanistan, d’Irak et d’Afrique fuient la guerre et la misère, je ne m’attarde pas sur les responsabilités des gouvernements occidentaux, mais déjà Jean-Paul Sartre le soulignait dans sa préface, «Orphée noir», de l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française de Léopold Sédar Senghor:

 

Qu’est-ce que vous espériez, quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes que nos pères avaient courbées jusqu’à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ? Voici des hommes debout qui nous regardent et je vous souhaite comme moi le saisissement d’être vus. Car le blanc a joui trois mille ans du privilège de voir sans qu’on le voie ; il était regard pur, la lumière de ses yeux tirait toute chose de l’ombre natale, la blancheur de sa peau, c’était un regard encore, de la lumière condensée.

 

Ce n’est donc ni le mythe, ni l’exil que je veux traiter ici, mais des possibilités que la situation actuelle ouvre. Des situations d’exil naissent des littératures en dialogue avec la littérature du continent d’accueil, car les «migrants» réfugiés qui abordent les rives de l’Europe questionnent les gens, écrivains et artistes, quelle que soit leur origine pour témoigner de situations vécues, rapportées, mythifiées.

Ce n’est pas nouveau en littérature, Albert Camus a adapté le mythe orphique avec Opheo Negro, ou Alberto Moravia et même Jean Genet qui décrit si bien les situations d’exil de marginaux (assassin, voleur, domestique, nègre etc...)

 

Nous voilà déjà loin du mythe antique qui sépare le corps de l’âme, puisque le corps voyage, ce n’est plus le corps en exil intérieur, souffrance, grâce ou révélation mais entre sur le continent européen. C’est un exil extérieur qui expatrie vers le nouveau, vers l’Occident supposé être un paradis ou nouvel Eldorado.

S’il existe un mal du pays, une étrangeté d’arriver sur des rives inconnues, les nouveaux réfugiés ont l’occasion d’entrer en contact avec d’autres cultures, d’autres civilisations, et aussi de connaître des situations nouvelles que ne connaissent pas leurs compatriotes restés au pays. Ces derniers ne sont-ils pas des Orphée qui restent au bord du seuil tandis que leurs compatriotes «migrants» représentent Ulysse, le voyage initiatique et symbolique qui parfois les conduit à la mort.

Cet exil géographique, ils en prennent conscience par le rejet, la trahison des valeurs clamées en Occident: Liberté, Egalité, Fraternité, Droits de l’Homme, etc…toute la propagande des nouveaux empires…

Du coté des populations d’accueil, il existe une mobilisation militante et solidaire qui se heurte à la loi qui interdit d’apporter aide aux réfugiés, en France, cela se nomme délit de solidarité. C’est ainsi que des militants ayant hébergé ou transporté, soigné ou donné à manger à des réfugiés sont jugés et condamnés.

C’est là où nous retrouvons le mythe de L’AMOUR d’Orphée pour Eurydice qui le pousse à un acte de COURAGE pour aller chercher sa bien-aimée dans les enfers au péril de sa vie. Ce courage est un acte de DESOBEISSANCE, ici de désobéissance civile, car c’est ainsi que les militants inculpés et condamnés justifient leur action.

Orphée se trouve des deux côtés des rives, du côté de ceux qui restent au pays, et du coté des pays d’accueil «expatrié du dedans», tandis que les migrants «exilé du dehors»[1]. prennent la figure d’Ulysse, entre résignation et liberté, avec la somme d’épreuves qui les attendent sur les chemins errants de l’exil (passages, traversées, esclavage, mort) et si ces épreuves de traversée sont passées, celles qui suivent de l’exclusion et du rejet.

Ainsi voit-on émerger la figure d’Orphée comme étranger en son propre pays, dans ces opérations de survie où se pose la question de l’AUTRE et de l’hôte (celui qui est accueilli et celui qui accueille portent le même nom en français HÔTE.

Un rapport oxymorique lie les deux termes et la comparaison donne à relire le mythe, elle invite à une reconnaissance commune d’une histoire partagée, ainsi qu’on pouvait déjà en lire la structure d’un itinéraire dans le Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, ou la les Chants d’ombre de Léopold Sédar Senghor, mais où la perte de soi est aussi une renaissance par le dialogue et le travail communs par le truchement du mythe.

Nostalgie de la terre natale, ambiguïté du rapport à la terre-mère, les écrivains passent de l’étonnement à l’intériorisation de l’exil, les textes renferment cette figure de l’oxymore: depuis la poésie de la négritude jusqu’aux romans d’après les indépendances africaines, jusqu’aux romans modernes[2].

Ils disent donc cette tension entre le Même et l’Autre. Incapable d’instaurer un rapport d’équivalence, ils ne disent pas si la hiérarchie entre l’ici et l’ailleurs est positive ou négative, ni si l’exil n’est pas le catalyseur de toutes les désillusions et le désenchantement.

L’ici et l’ailleurs s’opposent, l’ailleurs entre en tension avec l’ici et dit l’achèvement du mouvement de l’ailleurs vers l’ici tout en mimant aussi l’achèvement du voyage de l’ailleurs à l’ici. Cette tension engendre un effet de rupture entre la mémoire de l’ailleurs et celle de l’ici, et dit la rencontre d’un monde surprenant, sans repères.

Le témoin devient voyant, l’œil qui voit faisant surgir le sujet qui juge, découvre des réalités cachées. La dénonciation se fait par une représentation emboîtée des regards: l’ébahissement du regard des réfugiés devant l’étonnement du regard des occidentaux. L’exil n’est donc plus un problème de soi à la terre ou à la culture étrangère, mais de soi à soi.

L’expérience migrante renouvelle à la fois l’expérience occidentale au moment où elle s’épuise dans le champ de la création littéraire. Si la boucle du monde occidental se referme, la bouche des migrants s’ouvre désormais. Reste à savoir si cette parole pourra se faire entendre ou si elle sera mise à distance, niée ou rejetée ? Et on peut alors poser la question de la domination, en littérature, où les écrivains de l’exil ne disposent pas de forces assez puissantes pour ébranler victorieusement les fondements des pouvoirs (y compris culturels) en Occident.

L’écriture reflète l’émiettement d’une vie constamment défaite ou une succession d’instants de monologue intérieur. De l’exil, et de l’exil même de la langue, il reste à ces écrivains à opérer une approche similaire à celle de Paul Celan qui invente une nouvelle langue du deuil à la fois universelle et irréductiblement personnelle. Claudio Magris[3] a écrit: «un chant aux limites extrêmes de l'orphisme qui descend dans la nuit et dans le royaume des morts, qui se dissout dans l'indistinct murmure vital, et brise toute forme, linguistique et sociale, pour trouver le mot de passe magique qui ouvre la prison de l'Histoire».

 

18/12/2017

 

[1] Selon Achille Mbembe.

[2] Max Vega Ritter, «Débats et imaginaires algériens».

[3] Cl. Magris, Danube, «L’Arpenteur», Paris, 1988.

NATIONAL CULTURE FUND

The project “International Festival of Poetry “ORPHEUS” – Plovdiv 2018” was realized with the financial support of “The Cultural Programme for the Bulgarian Presidency of the Council of the European Union 2018” of the National Culture Fund.

 

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